NO PICTURE N°3

 

Pour commencer, il y a un panoramique. L’horizon se dessine sur 360 degrés, divisant le paysage en deux parties, l’une blanche, l’autre bleue. Un océan de nuages cotonneux défie l’immensité du ciel de sa blancheur éclatante. Elle ne révèle rien du paysage terrestre.
Un soleil au zénith, pour ne pas avoir mal aux yeux, parce que vous avez oublié vos lunettes de soleil.
La pièce est parcourue d’épaisses vitres séparées par des armatures en fer. Des bureaux avec des écrans et une infinité de boutons, manettes ou commandes occupent l’espace. Au centre, de vieux casiers de vestiaires sont disposés en cercle. Comme à la piscine, les portes de ces minces casiers font résonner le vide qu’ils conservent.



Nous sommes dans une salle de contrôle.




Un silence comme il peut y en avoir à 10 000 mètres d’altitude. Je ne peux dire à quelle hauteur nous sommes.
Une table en aluminium et un néon au-dessus.
Il y a aussi un magnifique écran plasma qui fait aussi carte géopolitique mais je ne sais pas m’en servir. Les multiples papiers et autres feuilles volantes disposés sur la table vont nous permettre de mener à bien notre opération.
Vous me demandez quel sera le nom de cette opération, mais je ne sais pas quoi vous répondre. Il serait peut-être plus judicieux de la nommer une fois aboutie.
En tout cas, voici le plan d’attaque :
– notre ennemi est le fantôme de la profondeur.
– nos alliées sont Kylie Minogue et Superman en string.
Vous n’avez pas l’air très convaincu de la force de nos alliés. Ce ne sont que des images, certes. Mais tous les combats que je mène se font à plat, uniquement à plat (en rampant si vous préférez). ombre
Evidement, il nous faut une raison pour faire la guerre. Et nous n’allons pas trouver des missiles cachés (même si c’est une histoire d’image où le tout c’est d’y croire).
Je crois en d’autres choses, à de vieux fantômes comme au pouvoir des images dont il faut se méfier.Vous froncez les sourcils ce qui vous transforme, sous la lumière crue des halogènes, en un horrible monstre. Je vous rassure, je n’ai aucune parenté avec Platon ou Debord (enfin il doit rester quelques gènes réminiscents). De notre culture où « l’intelligibilité du sens, l’accès à la vérité, s’appuient sur une économie de la profondeur, nourrie d’optique et d’outils spéculaires »1, je me demande « à quel moment est-ce que le chemin de l’art et ceux du divertissement se sont mis à diverger ». 2Je ne fais pas la guerre aux images.
Mais « suis-je tributaire d’un jugement qui n’accorde de valeur à l’expérience artistique qu’à partir du moment où celle-ci se situe sur un mode résolument critique ? » 3

Cette guerre n’est pas mondiale puisqu’elle se passe en moi.

La carte ne ressemble à aucune topographie connue, elle se dessine au travers du poids moral, hérité de la critique du spectacle et prend forme autour des pulsions jouissives qui me poussent au « voir sans merci ».
Suite à ma démonstration, vous observez que mes stratégies sont contradictoires.

 

Je pense en effet un peu comme « un sujet ballotté entre deux langages, l’un expressif, l’autre critique […] mais que par l’insatisfaction où je me trouve finalement des uns et des autres, je témoigne de la seule chose sûre qui fût en moi (si naïve fût-elle) : la résistance éperdue à tout système réducteur. »4 subvertir

Votre regard se perd dans des nuages guidés par le vent vers une merveilleuse épopée d’images où la tête du lion se dissout dans les ailes d’un oiseau.


Vous me caressez la nuque. (je rêve)


J’aimerais sortir de la tour de contrôle mais il n’y a pas de porte de sortie (pas de porte d’entrée non plus). Les seules issues à ma portée sont Internet, si la tour est connectée, ou le système d’aération.



Il y a toujours un système d’aération dans les films.

 

Vous me dites que l’on n’est pas dans un film. (je rêve)
écran



Puisqu’il faut sortir d’ici, nous dirons qu’il y a finalement un ascenseur mais que nous ne l’avions pas vu.
Cela peut arriver.
Les quatre côtés, le sol et le plafond de la cabine sont des miroirs créant un vertige face à la multiplication de nos images à l’infini. Cet archaïque effet d’illusion a au moins l’avantage de nous faire oublier l’étroitesse de la cabine.

– vous appuyez sur descendre –

 

et pourra nous occuper à jouer avec nos reflets ou composer une danse parfaitement synchronisée faite d’une centaine de moi-même, tous bien alignés les uns derrières les autres.

 

Si j’écris maintenant que l’ascenseur s’arrête, c’est parce que nous n’avons pu nous mettre d’accord sur la durée de la descente. Je l’estime très rapide alors que vous jugez avoir passé plus de temps dans ces trois mètres cubes.

L’ascenseur s’arrêtera plus tard pour vous.
Vous levez les bras et vos reflets sur le miroir au sol ont l’air de plonger dans le vide.

La cabine s’ouvre directement sur l’extérieur, une forêt foisonnant d’arbres que la légère brise ne parvient pas à faire danser.
Vous voulez être le lien entre tous vos reflets. Vous posez une main sur le miroir de droite et l’autre sur celui de gauche, mais vous comprenez que votre tentative demeurera vaine puisque vos reflets d’en face et de derrière attendent une main aussi. sublime

L’atmosphère est celle de ces longues journées d’août brûlées par le soleil expirant le soir dans un orage de chaleur. L’épaisseur de l’air humide se mesure du bout des doigts.
De sombres nuages annoncent la pluie.

L’ascenseur s’arrête pour vous.

Nous franchissons le petit portique de tuile rouge. En levant la tête, nous pouvons voir la tour percer la couche de nuages gris comme une aiguille pour coudre son fil vers des cieux plus cléments. Les grands séquoias dominent sagement l’étendue de la forêt.
Les vieux chênes aux abords de la tour rassérènent mon esprit du tourment schizophrène de l’enfermement avec mes centaines de reflets. Les arbres restent immobiles.
Nous avons fait trois pas. De majestueux tilleuls saupoudrent l’atmosphère d’une odeur sucrée. Trois pas de plus. Les frênes et les hêtres brûlent d’un vert ardent et ce malgré l’absence des rayons solaires.
Je me suis rapproché de ces magnifiques arbres. Voulant en faire le tour, comme pour mieux me les figurer, la masse du tronc, la texture de l’écorce, tout comme le foisonnement des feuilles gonflant ces poumons de verdures, tout ceci, n’ira pas plus loin que du contre plaqué.
Trois pas de plus. La forêt perd sa consistance. Vous me demandez en quoi sont faits ces arbres.
Je vous souris.
Nous nous promenons dans une forêt d’arbres plats, de faux arbres peints. décor
En quittant la lisière, nos yeux comprennent que le vent ne frémit jamais dans ces branches.

 

Il n’y pas de branches.

 

 

 

Cette duperie nous met face au ridicule émerveillement qui nous saisit avec facilité face à cette forêt rayonnante.
Nous franchissons le seuil du doute une fois les premiers arbres passés. La face cachée du contre plaqué est nue.

 

Le support des trompe-l’œil est maintenu droit grâce à des béquilles dont nos yeux sont maintenant privés. Tous les arbres peints sont tournés face à la tour. Elle constitue donc le seul point unique où l’on peut croire à une vraie végétation. mettre en scène
Au fur et à mesure, les arbres nous délivrent leurs secrets laissant derrière nous l’empreinte nostalgique d’une image un fois aimée. Des oiseaux chantent. Je ne comprends pas. L’odeur des tilleuls m’enivre toujours. Sentez vous cette odeur ? Entendez vous le chant des oiseaux ?
Vous n’entendez pas les oiseaux et les étais plantent ce superbe décor sur une vaste étendue sans vous expliquer pour autant la nature de cette installation.L’air est déjà plus lourd, le tonnerre gronde au loin. Cette forêt ne pourra malheureusement pas nous protéger de l’averse. Nous nous empressons de trouver un abri le plus rapidement possible.Nous passons devant un poste CD diffusant des bruits d’oiseaux.
L’air se charge d’une atmosphère électrique et l’humidité de la terre, cette odeur prenante, envahit bientôt toute la forêt. Les décors de ce théâtre sans histoire ne laissent jamais percevoir une fin. L’allure de mes pas se décourage. La douche de pluie s’apprêtant à tomber vous donne le courage suffisant pour continuer.Un ravinement nous mène vers une clairière où de légères fleurs blanches se balancent autour d’un grand trou. Le lit des déluges précédents a creusé ici son chemin vers les nappes souterraines. L’antre de la caverne n’est certes pas rassurant mais il pourra nous abriter des trombes d’eau qui nous menacent. L’orage recouvre d’un épais filet gris toute la forêt.

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L’averse laisse peu de chance de voir apparaître une éclaircie. Derrière nous, l’excavation s’engouffre dans la terre en pente douce. Une large voûte nous invite à avancer plus sous terre. L’air plus frais guide nos pas durant une dizaine de minutes à travers un dédale caverneux dans les entrailles de la terre. Votre présence m’aide à supporter l’apparition de je ne sais quelles claustrophobies dont je peux faire preuve. Pourtant vous n’êtes pas spéléologue. Nos faibles lanternes réussissent à peine à éclairer la multitude de stalactites parcourant la voûte de la grotte. Dans l’obscurité, elles semblent se perdre à l’infini. Les parois lisses et humides révèlent la chair de la croûte terrestre.
Les coulées de calcaire blanc se rougissent d’oxydes ferreux pour nuancer les roches sédimentaires. Des milliers de strates s’enfoncent, se compressent, disparaissant en un nœud sur la paroi pour fuir cinq mètres plus loin. Parfois les restes d’un visage se devinent dans les méandres des traits.
Comme des personnages médusés émergeant d’un enlacement continu de cette chair pétrifiée que seul peut encore dessiner l’acharnement tranquille des gouttes d’eau.
Vous entendez comme un bruit sourd, provenant de très loin, très profond.
Dirigeant mon oreille, je parviens à repérer le bruit, comme s'il nous arrivait les restes d’un écho étouffé dans ce labyrinthe de roche.Ce bruit a l’air de venir d’en haut, de la surface. Nous nous dirigeons prudemment vers un orifice ouvrant, je l’espère, sur une autre galerie d’où l’écho semblerait parvenir.

 

 

« En ce temps là, Echo avait un corps ; ce n’était pas seulement une voix et pourtant sa bouche bavarde ne lui servait qu’à renvoyer, comme aujourd’hui, les derniers mots de tout ce qu’on lui disait. Ainsi l’avait voulu Junon ; quand la déesse pouvait surprendre les nymphes qui souvent, dans les montagnes, s’abandonnaient aux caresses de son Jupiter, Echo la retenait habilement par de longs entretiens, pour donner aux nymphes le temps de fuir.

 

La fille de Saturne s’en aperçut : « Cette langue qui m’a trompée, dit-elle, ne te servira plus guère et tu ne feras plus de ta voix qu’un très bref usage. » L’effet confirme la menace ; Echo cependant peut encore répéter les derniers mots émis par la voix et rapporter les mots qu’elle a entendus.»5

Les parois de la grotte se resserrent. L’odeur de roche humide emplit nos narines. Déjà le bruit se distingue mieux, il y a un brouhaha et un rythme.
Je ne saurais expliquer la chose, mais il me semble de plus en plus reconnaître les sons provenant d’un concert. On entend maintenant les cris de la foule et les rythmes des basses dont les amples vibrations peuvent se propager assez loin. Je ne sais à quelle profondeur nous sommes, serions-nous sous une salle de concert ? Votre regard perdu face au vide béant de ces galeries me montre votre perplexité.J’entends une voix plus claire traversant la roche par bribes, sourde, je ne comprends rien à ce qui arrive à mes oreilles.
Je dirais que c’est un concert de Kylie Minogue.« Echo, une fois dépossédée de sa parole, s’est évaporée dans l’air. »6

 


Les quelques paroles plastifiées que l’on peut distinguer éclairent la roche muette et nous motivent à avancer. (même si l’idée de se retrouver dans un concert de Kylie ne vous réjouit pas)
(ou elle vous réjouit mais restera de l’ordre du rêve parce que Kylie n’est pas en tournée en ce moment)
Vous entendez clairement les cris de la foule en délire caverneux. L’eau a creusé ici plus profond les parois en cavités rocheuses, visages en relief polis et luisants. Dans une corniche, les strates se sont concentrées de façon grande ouverte et évoquent dans la pierre un visage bouche figée. L’écho se cogne sur la roche. profondeur Cri de Münch glissant fige la terre Kylie résonne. Un grondement de foule dans la grotte bouche.
Le fan club fait ses vocalises à perdre voix roche sillonnée de traits Kylie chante « can’t get you out of my head » crisse propulse la matière dans les méandres surfaces rocheuses entortillées, souffle de l’écho les cris de la foule sortant de la bouche béante d’un orifice caverneux résonnent. L’écoulement des eaux lèche la pierre poli les angles arrête rocheuse « can’t get you out of my head »Les surfaces humides de la galerie ont quelque chose de chaud. désirer Le film passe en boucle.toujours les échos du concert.
La roche passe en boucle.

Quelque chose brille au loin, comme le vacillement d’une flamme de bougie. La faible lumière trace les contours d’une entrée, un passage découpé à la règle dans la roche. Mes yeux se réjouissent à l’idée de retrouver des repères orthonormés par la main de l’homme, mais ne supportent pas cette forme rectangulaire jurant sa présence parmi les courbes rocheuses. Je m’empresse de passer la porte. Celle-ci donne sur un couloir éclairé par des chandeliers électriques dont les ampoules imitent ridiculement la vie de la flamme. Les murs sont tapissés de velours rouge qu’une plinthe rehausse de couleur or. Nous avons dû parcourir une dizaine de mètres dans la même direction – enfin, ce qui nous semble la même direction. Nous sortons d’un couloir pour parvenir sur un autre ou peut-être était-ce le même ? Mes baskets martèlent le plancher comme des escarpins ou est-ce une femme qui nous suit ? Pourtant lorsque je m’arrête, nous n’entendons plus le bruit de ces talons.

 

Nous arrivons finalement dans ce qui pourrait être une salle de spectacle avec des fauteuils de velours rouge. Les rangées de sièges disparaissent au loin, comme à l’infini, de sorte que je ne peux voir une quelconque scène d’ici. Il n’y a que des fauteuils à perte de vue.

 

Nous pourrions continuer longtemps comme cela, l’interminable procession des sièges ne promet aucune fin.
Enfin à notre droite un panneau lumineux vert indique la sortie, à quelques mètres.

 

Nous sortons de la salle.
Une cage d’escalier au mur cimenté nous conduit vers une porte à double battant donnant sur la rue. Cela me rappelle ces sorties dans les grands cinémas où le chemin est sans retour.
Il me déverse dans la rue, les yeux bercés des miroitements de l’écran et à peine réveillés du sommeil que j’avais commandé. Comme un nouveau né sorti du ventre, je dois réapprendre à marcher sur les trottoirs.

Nous sommes en ville

Non loin d’ici se trouve la salle des fêtes avec sa triste façade.
Nous rentrons, ce pourrait être le foyer de mon enfance, une grande salle au mur crépi d’une couleur qui vieilli mal, un lino vert foncé au sol où l’on peut reconnaître les marques jaunes pour le terrain de hand-ball et les blanches pour celui de volley.
La lumière nous vient de derrière un grand pan de fenêtre en plastique gondolé opaque. Il me semble qu’il est normalement utilisé pour les toitures.

 

Il n’y a personne.

Vous me murmurez que des décorations ont été oubliées au plafond depuis la dernière fête. Vous me parlez doucement de peur de faire résonner votre présence ici.
Il reste en effet encore quelques bouts de guirlandes de papier suspendus à l’armature en fer qui quadrille le plafond.
Il devait y avoir au niveau de la porte une arche de ballons, de couleur rose et blanche. décor*

L’odeur de tabac froid et le sol collant sont les seuls vestiges de la fête

Il n’y a plus personne.

Les guirlandes emplissaient tant bien que mal l’espace, s’efforçant de faire oublier à chacun que la salle principale du foyer ressemble à une chambre froide ou un hangar de stockage.
J’essaie de supprimer ce détail gênant la rigueur géométrique de l’espace.
Sautant le plus haut possible, j’arrive à l’attraper. raffiner

L’aspect surréaliste de la scène ne vous dérange absolument pas, mais je me dois de vous dire que le bout de guirlande se trouvait quand même à cinq mètres de haut et que je ne pouvais absolument pas l’atteindre (en temps normal).

 

Je vous laisse le soin d’expliquer le mieux possible

 

J’ai donc attrapé de justesse la guirlande et à ma grande surprise les barres de fers avec. Comme sous la force de mon poids, les barres de fer se plièrent comme du vulgaire papier emportant avec elles le toit et les murs porteurs.

 

Tout ceci dura le temps de ma chute.
Une fois la guirlande à la main, je m’aperçois que les barres de fers, aussi souples qu’une toile d’araignée, avaient suivi, et les murs de même.

 

 

 

 

Vous êtes déjà parti de peur vous retrouver sous un amoncellement de barres de fer et de tôle ou de papier, la différence n’a pas d’importance.

 

Je n’ose effleurer l’amas de barres encore suspendues, si légères soient-elles.
Comme du vulgaire papier, elles semblent flotter tranquillement et jouer avec le peu d’équilibre qu’il leur reste.
Malgré le désastre apparent, je suis tenu par un désir irrésistible de plier les murs, découper et déployer le sol. découper

 

 

 

 

Mais peut-être que j’ai fait assez de bêtises comme ça.

 

 

 

 

 

La grande porte encore debout s’ouvre sur un terrain de bitume où l’on peut jouer au basket et se peler les genoux sur le gravier. Je vous rejoins laissant derrière moi la maison de papier.

 

 

Le goudron laisse place à la verdure mesurée d’un parc.

 

 

Il y a un petit lac artificiel au milieu.
Une promenade parsemée de saules pleureurs encercle le plan d’eau où un cygne glisse en ligne droite. découper*

Son parcours est pareil à celui d’une balle de billard ricochant sur les bords de la table verte.

Il faut qu’elle ait touché les quatre cotés avant de tomber dans le trou.

 

 

Des couples se promènent, ils se tiennent la main. Ils vont tous dans le même sens et gardent chacun une distance d’environ trois mètres entre eux. interpassivité

 

 

 

Étant donné le périmètre du lac de 150 mètres, combien y a t-il de couples qui se promènent ?

 

 

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La lente ronde de ces couples ressemble à une danse folklorique contemporaine où le problème maintenant est de ne pas salir l’image.

Vous observez le cygne dessiner sa trajectoire solitaire, comme si seul le désarroi d’une absence (d’un autre cygne) expliquait son cheminement mécanique. absence

 

 

 

Après avoir touché les quatre coins du lac, le cygne tombe dans le trou.

 

 

 

Je récupère la balle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MANUEL DE L’UTILISATEUR

 

 

 

 

 

 

ABSENCE
1. "Certes, il ne manque rien aux artificiers de la technologie qui font voir l'invisible et mâter l'interdit. Mais quand on veut tout montrer et se donner tout ce dont on manque, c'est le manque qui vient à manquer et l'autre passe à la trappe."7
2. "De cet oubli ; très vite ; je me réveille. Hâtivement, je mets en place une mémoire, un désarroi. Un mot (classique) vient du corps, qui dit l’émotion d’absence : soupirer : « soupirer après la présence corporelle » : les deux moitiés de l’androgyne soupirent l’une après l’autre, comme si chaque souffle, incompatible, voulait se mêler à l’autre : image de l’embrassement ; en tant qu’il fond les deux images en une seule ; dans l’absence amoureuse, je suis, tristement, une image décollée, qui sèche, jaunit, se recroqueville. 
[…] L’absence est la figure de la privation ; tout a la fois, je désire et j’ai besoin." 8 sublime*

retour retour* retour**

DÉCOR
1. "Le rideau se lève : entre des palmiers de papier argenté, comme du papier à cigarettes, tu vois ? Bon, derrière ces palmiers, la pleine lune, une lune brodée de paillettes, se reflète dans la mer, une sorte d’étoffe soyeuse, où d’autres paillettes font le reflet de la lune. On est dans un port tropical, le quai d’une île, on entend le va-et-vient des vagues, à l’orchestre, avec des maracas. Il y a un voilier très luxueux, en carton, mais l’air tout ce qu’il y a de vrai." 9
2. ceux que l’on entrepose derrière, face trompeuse cachée comme si la porte était fermée.
3. "Nous soutenons que ces deux sortes d’architecture sont valables – Chartres est un canard (bien qu’il soit aussi un hangar décoré) et le palais Farnèse est un hangar décoré – mais nous pensons que le canard est rarement relevant aujourd’hui bien qu’il soit fréquent dans l’architecture moderne."10

retour retour*

DÉCORER
1. J’espère faire croire aux autres que l’on est ailleurs. Je veux croire à travers les autres puisque moi je ne peux pas. interpassivité

DÉCOUPER
1. La découpe permet de faire de la transformation dans l’espace, c’est la même chose mais vue différemment, pouvant revenir à son état d’origine . C’est un peu comme du maquillage.
2. C’est un sac poubelle qui se transforme en guirlande. raffiner*

retour retour*

DÉSIRER
1. "Toute image fait le deuil d’un corps pour faire vivre un désir."11
2.  "JEUNE DÉSIRE VIEUX et moi sommes sur le point d’entamer une conférence vidéo sur Internet grâce à la caméra Web. […] Une lucarne de dialogue surgit sur mon écran et demande : « ACCEPTEZ-VOUS ? »
Je clique sur la souris : « OUI ».
[…] « VOUS TRAI POUALU », tape JEUNE DÉSIRE VIEUX, la surcharge d’informations brouillant les raies horizontales de l’écran. […] Les mouvements de JEUNE DÉSIRE VIEUX semblent prendre place au sein d’une matière gélatineuse. Son corps et l’atmosphère qui l’entoure se fragmentent en lignes visqueuses, nonchalantes – comme des ectoplasmes. […] Le ronronnement de la télé et les gloussements de l’ordinateur composent mon nouveau paysage. Un ordre insensé et fanatique guide ces énergies, comme une ruche maudite. Leurs réseaux informatiques sans émotions me bercent de leurs caresses insipides. Jamais, depuis l’invention de l’imprimerie, une version désincarnée de la conscience humaine n’a connu une diffusion aussi massive, aussi délétère. Mes compatriotes ont atteint la limite extrême d’un morne exhibitionnisme, avec sa passivité, ses agressions, […]. Ma main quitte mon entre jambe, et s’élève, pour montrer à la caméra les filaments de semence entre mes doigts comme une pièce à conviction supplémentaire pour confirmer mes dires, juste avant que JEUNE DÉSIRE VIEUX et moi-même, sans états d’âme, cliquions la souris pour couper court."12
3. L’expression figée des adolescentes criant lors d’un concert.

retour retour* retour**

ÉCRAN
1. "Il est un étranger, caché sous un amoncellement de vêtements informes. L’homme invisible n’est identifiable que par ces vêtements.
Ne s’agit-il pas à nouveau d’une sorte de raccourci philosophique, d’une mise en scène spectaculaire de l’idée que l’homme ne se définit que par l’enveloppe ?" 13
2. "Image, imagination : je fais le plus de choses possibles comme l’autre. Je veux être l’autre, je veux qu’il soit moi, comme si nous étions unis, enfermés dans le même sac de peau, le vêtement n’étant que l’enveloppe lisse de cette matière coalescente dont est fait mon imaginaire amoureux." 14

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INTERPASSIVITÉ
1. "De tout consultant, quel qu’il soit, j’attends qu’il me dise : « La personne que vous aimez vous aime aussi et va vous le dire ce soir. »"15
2. "Narcisse crie : « Y a-t-il quelqu’un près de moi ? » « Moi », répond Echo."16
3. "Le rire en boîte (le rire inclus dans la bande sonore d’une série télévisée) […] est que, lorsque je regarde une telle série, je ne ris pas, je me contente de fixer l’écran, fatigué après une dure journée de travail. Et cela fonctionne, c’est la télé qui rit pour moi et, après, je suis soulagé. […] C’est ce que vise la notion lacanienne de décentrement, du sujet décentré : mes sentiments les plus intimes peuvent être radicalement extériorisés, je peux littéralement « rire, pleurer à travers un autre ». "17

retour retour*


METTRE EN SCÈNE
1. Mettre les choses qui sont par terre à deux mètres de hauteur pour que tout le monde puisse les voir.
2. "Le réalisateur est celui qui rend vrai."18
3. Je pris un balai et débarrassai le lieu de toute sa banalité. Enfin propre, je pus passer une couche d’imagination et dire que là, le temps n’était pas le même. désirer*

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OMBRE
1. "Un corps sans ombre est un corps à la fois surnaturel et maudit, mais pas nécessairement privé d’existence, au moins littéraire, mais toujours privé d’existence naturelle et sociale. "19
2. "Les écoliers le pourchassent en criant : « les gens comme il faut ont coutume de prendre leur ombre avec eux quand ils vont au soleil. » […] Il prétend d’abord que son ombre a gelé en Russie, lors d’un hiver particulièrement rigoureux, adhérant si fermement au sol qu’il lui a été impossible de la décoller. Il prétend ensuite que son ombre a été abîmée par un passant indélicat qui lui a marché dessus, et qu’elle est actuellement en réparation. "20

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PROFONDEUR
1. J’aime les conversations banales qui brassent du vide.
2. Il y a Alice qui pénètre le miroir comme si l’acte même était une révélation.
absence* désirer**

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RAFFINER
1. "Action de purifier du sucre, les métaux, l’alcool, le caoutchouc, etc."21
2. "C’est un espace de beauté minimaliste, un domaine un peu trop maîtrisé pour qu’on s’y sente à l’aise, et un tant soit peu teinté d’un sentiment indéfinissable de mauvais pressentiment et d’inquiétude. L’angoisse rendue palpable. "22
3. J’aime me séparer des choses pour être libre.

retour retour* retour**

SUBLIME (son échec)
1. "D’un art qui ne se donne plus d’emblée accès à la beauté, la sublimité ou à ce qu’on pourrait appeler, avec Hegel, « l’universel abstrait », mais qui, à l’inverse, modestement, dans la pleine conscience de ses limites, joue et opère sur la proximité. "23
2. "Il n'est pas question ici de condamner ou de disqualifier une œuvre au prétexte qu'elle aborderait les territoires angoissants ou voluptueux du sublime. Non, il s'agit justement de ne pas confondre le sublime avec la mise en spectacle de l'extrême et du Tout.
La démesure et l'abîme demeurent une dimension fondatrice des gestes esthétiques, aussi longtemps qu'ils préservent le regard de tout envoûtement totalitaire. Il faut que le spectateur puisse lui-même librement excéder ce qu'il voit et ne pas faire naufrage dans ce qu'on lui montre. La confusion est sans cesse possible entre le débordement saturant des signes qui exténuent le désir, et une véritable économie de l'excès qui maintient du manque, donc de l'autre. " 24 absence**

retour retour*

SUBVERTIR
1. "Penser notre cadre quotidien comme le produit de constructions culturelles, politiques est très rafraîchissant. "25
2. "Ainsi, nous les pervers consommions la culture populaire avec voracité. Cette passion compulsive pour le divertissement chez certains homosexuels masculins était parfaitement en accord avec l’envie, compulsive aussi, de faire de la vie un spectacle hollywoodien, constamment stimulée par notre exclusion et notre isolement face aux dispositifs non divertissants de la société (école, familles, communautés), et la récompense d’avoir une queue dans la bouche. "26
3. "De manière intéressante, Wittig suggère un rapport nécessaire entre le point de vue homosexuel et le langage figuratif, comme si être homosexuel-le revenait à contester la syntaxe et la sémantique imposées qui construisent le réel. Exclu du réel, le point du vue homosexuel, s’il en est un, pourrait bien considérer que le réel est constitué à travers une série d’exclusions, de marges invisibles, d’absences non figurées. " 27 raffiner**

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retour vers essais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 Marie José Mondzain, Transparence, opacité ? 14 artistes contemporains chinois, Cercles d’art, Paris, 1999, p. 18. retour


2 Bruce Benderson, dans Au delà du spectacle, Centre Georges Pompidou, Paris, 2000. retour


3 Alison M. Gingeras, Au-delà du spectacle (entretient avec les commissaires Philippe Vergne et Bernard Blistène), Centre Georges Pompidou, Paris, 2000, p. 10. retour


4 Roland Barthes, La chambre Claire, Gallimard, Le Seuil, Paris, 1980. retour


5 Clémént Rosset, Impression fugitives, Minuit, Paris, 2004, p. 67. retour


6 Ibid., p. 67. retour


7 Marie José Mondzain, Matthew Barney ou les noces menaçantes du paganisme et du sacré, dans ArtPress n°290, p. 64-65. retour


8 Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, Paris, 1977, p. 21. retour


9 Manuel Puig, Le baiser de la femme-araignée, Seuil, 1979, p. 74. retour


10 Robert Venturi/ Denise Scott Brown/ Steven Izenour, L’enseigenement de Las Vegas, Mardaga, Sprimont (Belgique), 1977, p. 100. retour


11 Christine Buci-Glucksmann, La folie du voir : de l’esthétique baroque, ed. Gallilé, Paris, 1986. retour


12 Bruce Benderson, Sexe et solitude, Payot & Rivages, Paris, 1999, p. 9-14. retour


13 H.G Wells, L’homme invisible, Albin Michel, Paris, 1958, p. 27-28. retour


14 Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 154. retour


15 Ibid., p. 182. retour


16 Impression fugitives, op.cit., p. 69. retour


17 Slavoj Zizek, Le sujet interpassif, voir http://www.lacan.com/zizek-pompidou2.htm. retour


18 Abbas Kiarostami, voir 10 on ten, DVD MK2, 2004. retour


19 Impression fugitives, op.cit., p. 32. retour


20 Ibid., p. 25. retour


21 Extrait du Petit Larousse Illustré, Paris, 1991. retour


22 Ugo Rondinone, zerobuilt a nest in my navel, Whitechapel/JRP/Ringier, Londre 2005. retour


23 Dominique Baqué, Georges Tony Stoll, Ed. du Regard, Paris, 2005, p. 9. retour


24 Matthew Barney ou les noces menaçantes du paganisme et du sacré, op. cit., p. 64-65. retour


25 Voir http://www.queertheory.com. retour


26 Bruce Benderson, , dans Au delà du spectacle, Centre Georges Pompidou, Paris, 2000. retour


27 Judith Buttler, Trouble dans le genre, La Découverte, Paris, 2005, p. 247. retour