UNE PRAXÉOLOGIE DU PARANORMAL (présentation de mes recherches sur le paranormal)

Le point de départ de cette recherche commence avec “Les documents interdits” un film de Jean-Teddy Filipppe : une image singeant la vidéo amateur sort du cadre du réel et une voix-off pose un récit dessus. L’opération confronte à notre expérience de la réalité une extériorité qui lui est étrangère et qui la remet en cause.

La parole et le visible

Le lien que l’on peut tisser avec les traces du paranormal1 ne repose pas uniquement sur le visible. Elles sont le lieu de confrontation non pas sur la question de la na- ture trompeuse des images, mais sur celle du discours. Ce sont en effet principalement les illusionnistes professionnels (James Randy) qui vont combattre les charlatans tels qu’Uri Geller (celui qui tord des cuillères).

Le langage donne accés à la possibilité de l’invisible. En effet, notre rapport au visible est toujours négociable grâce à celui-ci. De Godard à Mondzain, l’image n’est rien si ce n’est le lieu d’un échange et d’une économie. Le paranormal ne vient donc pas perturber la réalité en soit, mais le consensus établi sur l’économie du visible de notre réel. Le paranormal, dans l’espace privé de sa production/ circulation, fonde un nouveau rapport à la vérité et aux normes. Il a dépassé les frontières de la représentation pour investir le réel à travers des pratiques individuelles ou sociales. Il existe (en occident) dans des espaces clos, entre forum et site internet, association et centre de recherche (ÉMIS). Il est alors question de laisser de côté l’approche rationaliste et scientifique pour s’attacher aux motivations personnelles.

La praxis

Je me suis donc intéressé aux pratiques, c’est-à-dire aux rituels, procédés et savoir-faire, que peut nécessiter le paranormal ou ses diverses modalités d’insertion dans le réel et le quotidien. Beaucoup de pratiques, telles que la transcommunication instrumentale ( T.C.I. ) ou l’écriture automatique, engagent le sujet dans un long labeur d’expériences nécessitant un engagement physique con- séquent. La persévérance, la patience et le risque sontautant d’aspects liés à ces pratiques. Celles-ci peuvent d’ailleurs se substituer parfois à l’ensemble des activités de la vie pour revêtir une forme obsessionnelle. La dimen- sion performative est constitutive du processus de réali- sation, de l’insertion du sujet extraordinaire dans le réel.

Recettes

L’importance des pratiques a été notamment illustrée dans des glossaires et répertoires raisonnés. Un vocabulaire scientifique et des terminologies spécifiques ont contribué à réifier l’étude du sujet paranormal et à rassembler une communauté. Les mantiques représentent une grande partie des termes parmi les signes, symboles, sites ou encore récits. C’est la science divinatoire (principalement issue de l’antiquité) utilisant des outils ou des processus. On l’oppose à la voyance pure, dite naturelle ou intuitive, qui fait appel à un don. On s’aperçoit vite que tout phénomène ou processus générant un résultat hasardeux fera l’objet d’une mantique. Il y a donc un con- cept générique de l’objet des sciences divinatoires qui peut être déployé sur une quantité infinie de situations, de la plus anecdotique à la plus étrange.
Dans le glossaire que j’ai réalisé (cf. “No picture n°4”), j’ai décontextualisé les pratiques. Par exemple, l’Achilléomancie qui est le terme européen pour le Yi King (pratique reposant sur la combinaison et l’interprétation de multiples symboles) devient ici la manipulation d’objets constitués de baguettes noire et blanche. La description s’arrête à l’aspect superficiel des objets et des manipulations. La signification première disparaît pour devenir un effet visuel. Le texte devient une proposition de recette ou performance à réaliser.
Il s’agissait, avant tout, de refuser la prise de distance du scientifique par rapport à son sujet de recherche et amener ainsi la démarche artistique dans le champ du personnel et de l’intime. L’expérience n’est que le point de départ de la démarche artistique pour produire des textes et des vidéos. La structure de travaux va par la suite s’adapter et faire appel à la fiction ou l’ajustement esthétique.

Vidéo

Certaines expériences ont fait l’objet d’un travail vidéo (cf. “Sans titre (psychokinésie)” et “Sans titre (télékinésie)”). Faisant référence aux vidéos amateurs sur Youtube, je tente une expérience face à la caméra. Après six minutes, la rigueur des procédés se dissout et je crée mes propres gestes essayant toujours de faire bouger la fourchette ou tordre la cuillère. Entre parodie et libre interprétation, l’expérience devient une chorégra- phie de signes et d’attitudes rendant encore plus présen- te l’impossibilité à sortir de l’ordinarité du réel. À force de concentration, le corps conduit des actions à l’aveugle dont la signification appartient désormais au domaine de l’invisible.
Le geste devient automatique, choisissant son propre parcours. La vidéo est donc à la fois la trace documen- taire d’un échec et de sa fictionnalisation. Celles-ci sont présentées sur Youtube afin de la recontextualiser parmi les multiples vidéos amateurs que l’on peut trouver à ce sujet, ou bien projetée en boucle.

Écrit

D’autres expériences sont retranscrites sous forme de texte. L’écriture revêt un aspect formel et descriptif. Cependant, la fiction se mêle aux faits pour composer un travail d’écriture entre auto-fiction et jeu tragi-comique. Je compose un texte qui met en parallèle mes attentes avec l’expérience de gens dont je reprends le témoignage. L’échec de mes tentatives se confronte à la réussite de celles des témoins sans pour autant l’effacer (cf. “Sans titre (T.C.I. audio)” et “Sans titre (filtre d’amour)”). Le texte ainsi réalisé est posté sur un forum suivant le fil spécifique de l’expérience réalisée. Les membres du forum postent des commentaires en réponse à mon texte et participent ainsi à la dissolution de la frontière entre fiction et réalité. Le texte est consultable sur internet et présenté sous forme de page internet imprimée.

Le domaine de la promesse

Considérer le rapport de domination du langage sur le réel mène uniquement à un débat stérile sur le régime de la vérité. À première vue, on serait tenté de comprendre le paranormal comme une volonté de modeler la réalité afin de la rendre plus acceptable. Cependant, on constate des aller-retours entre fiction et réalité. D’une certaine manière, au-delà de la forme spectaculaire qu’il peut revêtir, c’est un lieu où circulent beaucoup de lieux communs et de banalités. Filtre d’amour, communications avec les défunts, etc. sont autant d’espaces pour une expérience surdéterminée qu’elle s’inscrive dans le réel ou ailleurs. N’étant pas assigné au réel comme le langage pour y inclure ou exclure le légitime dans l’ordre établi, le paranormal fonde un rapport au réel à partir de ce qui nous affecte en opérant sur le domaine de la promesse. Pour demeurer valide, elle doit faire résistance à la norme et se réactiver quotidiennement.
“Au sein de la quotidienneté colonisée par la consommation de masse , la vie offre une résistance à l’épuration fonctionnaliste, en laissant transparaître des comportements qui témoignent d’une religiosité bâtarde, sauvage, non-officielle, comme si, à l’époque moderne du désenchantement du monde, les rites fondamentaux de la religion (baptême, funérailles, justice finale, alliance, communication avec l’au-delà, etc.) avaient discrètement migré, sous une forme composite, vers la vie quotidienne et continuaient d’exister là, méconnaissables et clandestins, dans un environnement dépourvu de toute mysticité.” 2

Renaud Héléna


1. Le terme paranormal est ici utilisé comme terme générique pour tout phénomène dit paranormal ou surnaturel.
2. “Lieu commun”, Bruce Bégout, p 26, éditions Allia, Paris, 2003