LA VIE INTIME DES ENDROITS

“Je crée des surfaces à partir de papier crépon, tissu etc.. Je les découpe, plie et déploie”... La formule frappe par son acuité et son laconisme (qui n’est pas sans rappeler le style des textes sur les mantiques, si étroitement factuel qu’il semble à peine surnager du silence où ils ont leur site). Cette déclaration nous situe d’emblée dans le registre de l’obsessionnel, c’est-à-dire d’un comportement clos sur lui-même, qui se prolonge par sa vertu propre, immanente, d’un agir sans agent, ou plutôt d’un agir ou l’agent se voit recouvert, effacé par son activité même. Il s’y incorpore, l’habite de façon adéquate.

Les “Corsos”, ces grandes choses entre la dépouille exhibée et l’ornement d’une fête jamais advenue, dont la déploration statique intensifie le silence, renvoient à une pratique festive consistant à recouvrir de fleurs multicolores faites en papier crépon, des structures montées sur roulettes, et à les faire ensuite défiler. Par dissociation de la structure et du revêtement s’instaure un jeu entre ces deux éléments permettant ainsi des modulations dans l’exhibition.

Cette région pâle, cette épaisseur neutre qu’éclaire un jour résidu, non assignable quant à sa source, est aussi le lieu d’investigation des travaux de pliage et d’élévation. Il s’agit de travailler sur l’occupation de l’espace, cette prolifération de structures amovibles,provisoires, susceptibles de toute sorte de déploiement. Il n’y a ici rien à voir, ou c’est la fonction même qui est alors saisie dans une mise en forme des interstices, des silences et des vides.

Là encore la structure et son revêtement sont nettement dissociés et plus ou moins mobiles. Les lieux choisis en vue de ce déploiement, sont des lieux sans site, des lieux génériques, appartenant à la catégorie d’extension vague, du mobilier urbain. Transposables partout, ce sont des lieux suscités en vue d’infimes aventures ; s’y déploie une sociabilité amphibie, susceptible de retournement, quand, la nuit, l’innocuité domestique de ces lieux de passage laisse place à la moiteur des lieux de rencontre amoureuse. Cette duplicité trouve à s’exprimer dans l’instabilité même de ces structures, jamais vraiment posée, en équilibre toujours précaire.

Juxtaposée. Comme les définitions d’un dictionnaire (qui n’est au fond qu’une liste, c’est-à-dire la forme la plus morne, presque un aveu d’échec, de faire se succéder des termes). C’est le travail sur la mantique et le paranormal. Ce discours s’élabore au sein d’un espace neutre, point d’équilibre de forces antagonistes, espace que nous ne pouvons dire abstrait, semblant non le produit d’une réduction, mais au contraire, constituant une réalité authentique, complète, plus réelle que le réel. Ici, la question de la valeur de vérité associée à une conduite ou à une thèse, est suspendue, mais cette suspension n’est pas annulation, elle est épochée, elle maintient dans la présence ce à quoi elle s’abstient de croire ou de ne pas croire, révélant ainsi le contenu dans sa pure apparence de chose là : “Si la personne vomit, c’est qu’elle n’est plus vierge”.

Gabriel Gambini